Art contemporain: des professionnels réclament plus d’éthique

Des professionnels de l’art s’élèvent contre la pratique courante des commissaires de combiner leur rôle institutionnel avec d’autres engagements commerciaux…

A Venise, des liens commerciaux trop évidents dérangent

Le choix de l’Irlande pour son pavillon national à  la biennale de Venise fait controverse. Selon The Artnewspaper, la directrice d’une galerie commerciale, Emily-Jane Kirman de la Pace Gallery à  New York, a été nommée commissaire du pavillon national pour la biennale 2011. Son choix s’est porté sur l’artiste Corban Walker qui appartient à  la même galerie et c’est ce qui offusque nombre de professionnels de l’art contemporain.
Un ancien commissaire de la biennale, cité par le magazine mais qui tient à  rester anonyme, a exprimé sa réprobation « C’est une décision terrible. Chacun est devenu si cynique qu’il ne fait plus de différence entre les secteurs public et privé et se moque des situations de conflit d’intérêt. Certaines lignes ne doivent pas être franchies, certaines catégories ne doivent pas être mêlées ou confondues, et des règles éthiques doivent être strictement appliquées ».
Madeline Boughton, la directrice de la promotion au Département des arts, du sport et du tourisme d’Irlande, assure que « nombre d’artistes qui exposent à  Venise sont représentés par des galeries internationales majeures et que c’est pour une question de compétitivité du marché international des arts visuels que des liens étroits existent souvent entre les artistes, les commissaires indépendants et les artistes ». En bonne responsable de la promotion, Madeline Boughton n’hésite pas à  conclure que « c’est une pratique courante des commissaires que combiner leur rôle de commissaire pour Venise avec leurs autres engagements. »

Le complot de l’art

Lorenzo Fusi, commissaire de la Biennale 2010 de Liverpool, cité par The Artnewspaper, dévoile l’hypocrisie actuelle: « La vision manichéenne de bonnes et mauvaises pratiques de la part de l’institution et du marché n’est plus qu’un vieux cliché. J’ai rencontré des marchands et des galeristes qui font preuve d’un sens éthique largement supérieur à  la plupart des conservateurs et des directeurs de musées ou des critiques d’art. (…) Ceci dit, si quelqu’un s’engage dans la zone grise du commerce, je pense qu’il doit démissionner de ses fonctions publiques. Opérer en coulisses est-il désormais plus éthiquement acceptable qu’une déclaration évidente ? »
Cet appel à  la clarification des rôles valide a posteriori le libelle de Jean Baudrillard* : « L’art est entré (non seulement du point de vue financier du marché de l’art, mais dans la gestion même des valeurs esthétiques) dans le processus général de délit d’initié. Il n’est pas seul en cause : la politique, l’économie, l’information jouissent de la même complicité et de la même résignation ironique du côté des « consommateurs ». (…)  La seule question, c’est : comment une telle machine peut-elle continuer de fonctionner dans la désillusion critique et dans la frénésie commerciale ? Et si oui, combien de temps va durer cet illusionnisme – cent ans, deux cents ans?»
Quand Charles Saatchi revendique pour son projet de musée londonien (MoCA) la possibilité d’assumer ouvertement les rôles de marchand et d’institution, il innove par une démarche d’autant plus transparente, honnête, qu’elle est financée sur sa propre fortune. La voie est libre depuis que l’institution s’est donnée au marché.

Auto-validation du marché

« L’acheteur certifie désormais l’artiste, tout comme l’académie le faisait au XVIIIe siècle », constate le sociologue Alain Quemin  d’accord avec Lorenzo Fusi: « La validation que recherchait le marché de la part des institutions n’est plus indispensable. Le contraire est plus souvent la règle depuis qu’il est difficile pour le secteur public de survivre sans le soutien du marché. »  Dans la nouvelle réalité de l’art contemporain où la valeur esthétique ne cesse de courtiser la valeur financière, gage ultime de légitimité, le marché valide désormais seul ses valeurs et le musée enregistre.

Sans marché pas d’artistes

Pour qu’un artiste ait une chance, il faut qu’il soit très soutenu par les institutions et que sa cote soit élevée sur le marché. Encore faut-il que ces institutions aient un pouvoir prescripteur et qu’existe un marché intérieur. Selon le sociologue Alain Quemin, « la France dépense beaucoup d’argent pour favoriser le rayonnement international de ses artistes mais n’atteint probablement pas ses objectifs. Le Centre Pompidou qui avait pour ambition de ne pas aligner ses jugements esthétiques sur les choix dominants de l’art contemporain, malheureusement la tendance fait que de plus en plus ce sont les Américains, les Allemands et les Britanniques qui donnent le là  sur la scène internationale. »

Ecouter un extrait de l’interview d’Alain Quemin**

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Le lien marché/institution indispensable au circuit de l’art contemporain ne peut cependant se passer de règles. Le travail en coulisses décrit plus haut par Fusi se déroule au détriment des institutions selon le partage trop fréquent dans les partenariats public/privé qui voient les frais de focntionnement à  la charge de la collectivité et les retours en image, en plus-values et plus aux conservateurs et aux investisseurs privés. En Suisse, les grands marchands sont tout aussi sévères, mais sans accepter d’être cités, vis-à -vis de ces incursions sur leur terrain, ils pointent particulièrement l’inaction des politiques. Une entreprise privée accepterait-elle ce mélange des genres ? Des règles éthiques devraient être formulées et strictement appliquées pour répondre à  la grogne de ces commissaires.

Jacques Magnol

*Jean Baudrillard « Le Complot de l’art». Le texte de Jean Baudrillard a paru dans le quotidien Libération du 20 mai 1996 et a suscité de violentes critiques de la part des « initiés ».

** Alain Quemin, Université Paris-Est, Institut Universitaire de France – CNRS. Propos recueillis lors du Congrès de la Société Suisse de Sociologie en septembre 2009 par Jacques Magnol.

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Plus d’infos:

Qui fixe la valeur d’une création ? L’art (contemporain) de bâtir des fortunes avec du vent. Le Monde diplomatique, 2008.
Le marché et le musée, la constitution des valeurs artistiques contemporaines, Raymonde Moulin, Revue française de sociologie. 1986.
L’art contemporain et le musée. CNAM. 1989.

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