« Andromaque 10-43 ». La chaîne câblée amoureuse à l’ère du déchaînement des passions.

Unité tactique et dramaturgique

D’entrée de salle des opérations tragiques, il faut dire que cette adaptation d’après Racine se concentre sur le quatuor de personnages principaux (Pyrrhus, Andromaque, Hermione, Oreste) pris dans les rets d’un amour-haine-orgueil qui effondre. Plus que le confident de Pyrrhus, Phenix, cet ancien compagnon d’armes d’Achille est celui qui contrôle l’ensemble du jeu selon l’intuition de la mise en scène. Personnage apparaissant en liaison skype habillé en général cinq étoiles, sa présence tutélaire par grand écran interposé rappelle aussi la mort peu glorieuse d’Hector faisant plusieurs fois le tour de Troie poursuivi par Achille et suppliant en vain ce dernier qui est sur le pont de le tuer, de ramener sa dépouille auprès des siens.

La version met en lumière la réaction en chaîne amoureuse, comme on parle de fission nucléaire, le béton confiné de la scénographie claustrophobe aidant, dont les pastorales du début du 16e s avaient conçu le schéma. Mais en se souvenant que Racine l’a utilisé pour faire apparaître les désastres tant intimes que sociétaux et géopolitiques de l’amour-passion. Ces catastrophes naufragent toute raison et souci du bien public pour des scénarios et biopics égotistes blessés à mort. Des principaux personnages, l’un est assassiné, un autre se suicide, le troisième sombre dans la folie.

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Des Grecs à Khadafi et Bachar el-Assad

La seule Andromaque demeure avec son fils, Astyanax, déjà taillé dans l’étoffe du futur tyran, comme si sa fidélité à l’époux défunt devait être récompensée. Il est vrai qu’au sein de la tradition poétique française, Astynax-Francus est destiné, comme le rappelle la préface de 1676, à « être le fondateur de notre monarchie. »

On la découvre in fine sur écran vidéo panoptique en oratrice fanatisée reprenant trait pour trait les expressions de la fille de Kadhafi, ce croisement entre Lady Macbeth, la loi du Talion, l’épouse rigide d’un martyr et une égérie de chez Prada. Le dispositif vidéo montre à quel point Monica Bude s’est fondue dans la silhouette, les poses et incantations au martyr d’Aicha Mouammar Kadhafi, avocate, militaire et seule fille biologique du colonel Mouammar Kadhafi. On retrouve ici les accents coupants de cette terreur en escarpins, émissaire du régime de la Jamahira arabe libyenne parlant à Genève du principe « œil pour œil », le 18 juillet 2008. Ce, suite à l’arrestation de son frère (Hannibal, le bien nommé) accompagné de son épouse pour des faits avérés de tortures et mauvais traitements envers leurs domestiques. Les otages suisses et les palinodies de la diplomatie helvétique, esseulée au plan international, achevèrent alors de payer leur lourd et servile tribu à une vision kadhafiste clanique, sectaire et familiale de la politique.

Mais revenons à la mise en scène, qui s’est souvenue de cette dimension essentielle de la tragédie mêlant étroitement la vie de la Cité, la géopolitique aux affaires intimes. Racine ne s’inspirait-il pas déjà à la fois de Virgile (Livre III de « l’Enéide« ), de l’Andromaque d’Euripide, qui lui offrait le personnage d’Hermione, de « L’Iliade« qui lui permettait d’égrener les souvenirs de la Guerre de Troie ? Elle donne un relief particulier à cette évidence tirée des héros des récits antiques. Ils accomplissent un destin personnel, dont il est aisé de pister l’analogie en d’autres temps et lieux. Mais ils sont aussi quasi génétiquement solidaires d’une collectivité humaine géographiquement située et envisagée à un moment crucial, celui, par exemple, où la légitimité du pouvoir peut être remise en questions. Le drame de l’homme dans ces tragédies est à la fois encagement personnel, où il se trouve autant qu’il se perd et engagement public où il s’éprouve souvent jusqu’à la mort, la folie ou la solitude absolue. Et ses actes de répondre à trois niveaux hiérarchiques : Etat, famille et cœur, dont on entend ici atmosphériquement comme la sourde pulsation régulière organique autant que mécanique – un ventilateur d’abri antiatomique.

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Colère et temps. Vers l’infini et au-delà

Face aux figures étendards de ce type d’actualisation théâtrale de l’univers de la tragédie aux réalités du Proche Orient (Peter Sellars, Wajdi Mouawad…) ou à celles des jeux d’écrans et réseaux comme écriture de plateau et intertextualité dramaturgique passant ou non par la tragédie (Guy Cassiers, Falk Richter, Ivo Van Hove, Krzysztof Warlikowski…), Kristian Frederik s’en tire honorablement en fuyant la démonstration virtuose ainsi que le tour de force plasticien et visuel. Tout en citant et déclinant comme en show case un brin littéralement et de manière sage les outils technologiques communicationnels à disposition sur le marché, dont les images sont tramées, salies de faux béton. Andromaque 10-43  débouche ainsi sur une tragédie multi support qui n’a heureusement pas oublié l’incarné, manquant parfois d’ampleur et de lignes de déploiement, scénographie bunkérisée et souterraine oblige, des ses folies intimes et politiques sur fond de feux passant alternativement de l’amour au désamour avec en fonds d’écrans, comme on le dit du commerce, une colère généralisée.

Quand au 10-43 siglant le titre de la tragédie, le déploiement de notes d’intentions et propos dramaturgiques le justifient amplement comme un teaser du Big Bang et de la nativité d’un univers. Sur scène, c’est une autre histoire. Hors une artisanale animation low-fi en forme d’obscure ligne intersidérale comptant les âges, des millions d’années au milliardième de seconde, on cherche toujours où se planque l’utilité de cette perspective temporelle au très long cours. L’essentiel est sans doute que, du néant dont nous venons à l’infini vers lequel nous allons (ou l’inverse), L’ « Andromaque » de Kristian Frederic est de ces poussières théâtrales que l’on aime à arpenter.

Bertrand Tappolet

Tournée sur : www.andromaque1043.com. Jusqu’au 17 mai, Maison des Arts Thonon-Evian (F). Les 20 et 21 mai Théâtre Bourg-en-Bresse (F).

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