« Andromaque 10-43 ». La chaîne câblée amoureuse à l’ère du déchaînement des passions.

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« Andromaque 10-43 ». Photos Nicolas-Descoteaux.

Sanctuarisant la tragédie racinienne dans un bunker à mi corps entre les dictatures familiales, claniques, fanatisées d’hier et d’aujourd’hui, Kristian Frederic se concentre sur le quatuor de protagonistes principaux de la tragédie racinienne, Pyrrhus, Andromaque, Hermione, Oreste. Le metteur en scène fait alors des confidents autant d’apparitions liées aux réseaux : breaking news en continu, skype, facebook, sms, twitter, instagram.

Créée en février dernier au Théâtre du Grütli et actuellement en tournée française avant une longue étape montréalaise en octobre prochain, Andromaque 10-43 étonne agréablement par ses passerelles tendues à l’actualité Proche-orientale. En témoignent ses impeccables adresses en langue arabe classique sur-titrées en français pour le binôme formé d’Antigone et Pyrrhus. La fable, elle, se déploie au péril d’une relative et intermittente dispersion de la tension tragique et dramatique que des noirs ou « black out » entre les actes ne viennent pas soulager, même si leur intention dramaturgique première est de rendre compte du passage du temps.

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« Andromaque 10-43 ». Photos Nicolas-Descoteaux.

Guerre à mort et amour de soi

Dans ce drame baroque, l’héroïsme n’est qu’une illusion en trompe-l’œil que l’on peut empaumer provisoirement, la gloire sert de voile à la folie et au sadisme. La guerre n’est qu’exactions, sévices et tueries, ce que le dispositif vidéo argumente ici avec des cadavres de civils. Défilent ainsi les probables images du massacre par arme chimique de la population civile de la cité kurde de Halabja dans le Kurdistan irakien. Perpétré par des MiGs et Mirages de l’armée irakienne sous la guerre Iran-Irak, le martyr a eu lieu du 16 au 19 mars 1988 et tua environ 5000 kurdes, dont de nombreuses femmes et des enfants. On voit aussi vraisemblablement à l’écran quelques-unes des dépouilles des 1400 morts lors d’une attaque à l’arme chimique le 21 août 2013 à Damas.

Le metteur en scène Kristian Frederic détaille l’actualisation de la pièce : « Nous sommes au 21e siècle, une guerre a ravagé l’Orient pendant 10 ans. Une coalition occidentale (Ménélas / Grèce) et orientale (Achille / Epire) a prêté allégeance à un empire oriental (Hector / Troie). Les raisons d’un tel conflit ? Toutes celles qui régissent notre monde et nos états modernes : le profit, la dépendance aux matières premières, les enjeux géostratégiques, la possibilité d’étendre l’influence occidentale sur un monde oriental souvent perçu comme obsolète. Et dans ce partage sans merci du monde, les Etats s’affrontent, se servant de tous les outils disponibles pour étendre leur hégémonie. C’est ce que feront la Grèce et L’Épire vis-à-vis de Troie, laissant derrière elles des étendues dévastées et une culture meurtrie. N’est-ce pas ce que tout au long de la pièce Andromaque reproche à Pyrrhus ? N’oppose-t-elle pas à ce monde, sa culture, ses ancêtres et ses valeurs qu’elle ne veut jamais oublier ? Deux mondes ici s’affrontent, l’un qui se dit éperdument moderne et un autre qui s’accroche désespérément à son passé. »

Et l’amour, s’il existe, ce dont on peut douter ? Il est égoïste au plus au point, possessif jusqu’à la prédation, nourri d’agressivité, de colère, de rapports de forces et d’une violence qui effondre. Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus. Ce dernier aime Andromaque, qui veut rester fidèle à Hector, son défunt époux et à sa patrie. Ce schéma de la chaîne amoureuse n’est que trop connu et ses péripéties forment le ressort mécanique de l’intrigue. Qu’il s’agisse de la guerre ou de ce qui sert d’amour, l’heure est à la démystification. Hommes et femmes ne sont dans leurs conflits privés et politiques qu’agressivités et violences sans butée. Guerre et amour révèlent souvent ce qu’il peut y a voir de plus méprisable en l’humain. Ne seraient-ils que les deux visages d’une même barbarie, comme le suggère Pyrrhus dans ces vers amplement débattus : « Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie. / Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé, / Brûlé de plus de feux que je n’en allumai… » ?

La mise en scène s’est parfaitement souvenue de la dimension « exercice de style » de la tragédie racinienne qui explore à la manière d’une sorte d’équation, de rubicube voire d’un théorème tactile multiécranique les possibles de la « chaîne amoureuse ». Celle qui est en vogue aujourd’hui dans les séries tv voire les telenovella et hier dans les romans-fleuves signés de Scudery ou de La Calprenède bien davantage que dans le tragique selon les règles canoniques aristotéliciennes. Racine trace ainsi à merveille des portraits cruellement précis de cas pathologiques qui font maintenant le miel de séries TV étatsuniennes. La mise en jeu des comédiens le rend aussi souvent avec pertinence : les personnages ont mal allié deux mondes, celui des valeurs et celui de la psychologie.

Côté scénographie, c’est d’abord le choix d’un fond d’écrans partagés. Soit le dispositif épuré et discret d’un sextuor d’écrans pouvant former par leur addition une seule image, que la timeline de la pièce assombrit heureusement à intervalles, l’empêchant de devenir image pulsation frénétique qui viendrait par trop brouiller le cœur fissile de le tragédie. Naviguant de la télésurveillance en sous-sol au sms défilant en colonnes, on est en loin ici du tout-à-l’image. Voyez donc ces épurées fiches d’identités wikipédiesques des personnages. Plus loin, un compte facebook permet à Hermione de dialoguer à distance ou chater avec trois figures féminines secondaires en évitant les crêpages de chignons existentiels live très sitcom imaginés par Racine.

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