La performance, une forme que Genève tend à oublier

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Stimul-Us. « Sérendipité » Pauline Simon. © Corentin le Flohic.

Lors du week-end du 23 au 27 avril, le Théâtre de l’Usine se concentre sur la performance avec des créations locales et internationales, un atelier de musique intime, une rencontre sur le thème de la frontière, une performance culinaire et un projet de médiation qui permettent différents accès au travail des artistes contemporains invités : Yann Marussich, Rudy Decelière & Adaline Anobile, Brice Catherin, Pauline Simon, Kim Noble, Les Micheline.

Entretien avec Myriam Kridi, programmatrice.

Pourquoi avez-vous choisi de consacrer cinq jours exclusivement à la performance avec Stimul-Us ?

Il y avait l’idée de mettre en avant la performance et montrer qu’elle ne concerne pas un seul type de spectacle ni une seule forme, car pour certains la performance c’est le Body-Art, en faisant référence aux années 70, pour d’autres c’est le Happening ou bien la poésie sonore.

Parmi ces courants désirez-vous privilégier une forme particulière ?

C’était d’abord la volonté de montrer la diversité, par exemple Yann Marussich est clairement issu du Body-Art, car c’est le corps qui est clairement mis en danger au premier chef, puis Pauline Simon travaille avec l’ordinateur et Google, mais, sans être dans la poésie sonore, elle est plutôt dans une performance basée sur le texte, ce n’est pas l’idée du théâtre mais celle du texte transmis sur scène de manière poétique. Quand on pense mise du texte en scène on associe cela souvent au théâtre alors que Pauline Simon qui traite de la présence n’est pas du tout théâtrale.

Comment s’exprime cette diversité ?

Entre des formes plus violentes et d’autres qui se situent plus au niveau du texte poétique, au milieu il y a l’idée de montrer à quel point la performance est le terrain de l’interdisciplinarité tant les performeurs vont puiser dans toutes les ressources de l’art, ces artistes viennent de toutes les disciplines, du champ sonore, des arts plastiques, de la musique, de la danse, etc. Ensuite, sur scène, ce que l’on voit beaucoup dans la performance est que le performeur est a priori lui-même, c’est à dire qu’il n’y a pas d’idée de jeu, de représenter un personnage, et qu’il y a une action ou un texte poétique ; ce n’est donc pas forcément la construction d’une histoire. Brice Catherin vient de la musique, Rudy Decelière & Adaline Anobile, des arts plastiques mais ils présentent une création sonore, puis Pauline Simon et Yann Marussich viennent de la danse, Kim Noble vient du One man show, c’est une certaine forme de théâtre que l’on ne voit pas beaucoup ici.

Ont-ils en commun cette volonté souvent exprimée dans la performance qui est de créer une communauté de spectateurs plus ou moins active ?

Ce n’est pas du tout participatif, l’idée de créer du sens et d’être attentif aux perceptions est certainement valable dans tous les systèmes. Kim Noble travaille sur notre façon d’entrer en lien avec les autres, Rudy Decelière & Adaline Anobile ne sont pas vraiment dans la construction d’une communauté, ils sont plutôt dans le sens de la perception, celui de développer une plus grande acuité sensorielle. C’est difficile de trouver un point commun entre eux.

La performance est-elle toujours circonscrite à un moment unique ?

C’était plutôt le Happening qui était dans l’idée d’une intervention unique, aujourd’hui, la performance a plus de quarante ans derrière elle, les formes ont bougé depuis, ensuite les artistes se sont aperçus qu’ils les refaisaient quand même. Par exemple, dans Sérendipité il y a une part d’aléatoire qui fait que la performance est à la fois la même car c’est le même sens qui est transmis tous les jours, mais ce ne sont pas non plus les mêmes textes, ils respectent donc une action mais pas totalement le spectacle ; c’est aussi valable pour Kim Noble qui tisse des liens directs avec le public, le sens et la forme ne sont pas tellement différents d’un jour à l’autre mais il reste une partie qui est faite en direct et qui peut varier. C’est également valable pour Yann Marussich.

Penser à la performance de l’époque de Yoko Ono ou Marina Abramović, par exemple, n’est donc plus d’actualité ?

Tout à fait, cela montre que la performance n’est plus à cet endroit là, ce n’est plus comme dans le cas de Yoko Ono où elle réalisait une action et que le public intervenait clairement, aujourd’hui il semble important de rester soi-même et de ne pas jouer car le rapport de la performance entre l’art et la vie qui est assez ténu est resté, mais souvent ce n’est plus une seule action, à part Marussich qui en est encore très proche, mais en quarante ans les actions sont devenues plus complexes.

L’objectif de ce week-end ?

L’idée était de redonner à la performance une visibilité à Genève où, a priori, elle n’est plus du tout mise en avant dans les lieux, hormis de temps en temps dans des festivals ou des actions ponctuelles, mais il y a clairement un manque de visibilité et de soutien. On a trop souvent appelé « performance » des travaux qui n’étaient pas finis et étaient simplement du travail en cours alors que ceux qui vont être présentés au Théâtre de l’Usine sont totalement aboutis, même si les formats varient de 35 minutes à 4 heures. C’est aussi une des raisons du format sur un week-end et non dans la saison où il aurait été difficile de montrer une seule intervention isolée de 35 minutes. On peut ainsi entrer et sortir comme durant l’intervention de Yann Marussich qui s’étend sur quatre heures.

Quelle est l’idée qui a conduit à mettre ces formes différentes ensemble ?

C’était la volonté de créer un espace pensé vraiment pour que ce qui est vécu souvent de manière intense par le spectateur puisse être amplifié et partagé. C’est la raison de ce format sur quatre jours qui accueille aussi un atelier avec Brice Catherin lors duquel on peut expérimenter soi-même physiquement. Ensuite, la performance de Yann Marussich qui est émotionnellement assez intense et dont l’idée artistique peut être prolongée par une discussion sur la question des frontières qui revêt aussi un enjeu politique. Allô, La performance permet aussi au public de laisser un message qui sera rediffusé, ce qui renvoie à une mise en avant des réactions qui ne sont donc pas oubliées.

Que fait le « bar à insectes » dans le programme ?

Les performeuses qui réalisent cette performance le premier jour viennent de la cuisine, ceci pour dire que c’est dans le même esprit d’interdisciplinarité et que les artistes peuvent venir de différents horizons.
L’« insects bar » est une mise en bouche de la soirée d’ouverture pour installer les spectateurs dans l’ambiance de l’expérience personnelle, physique qu’ils vont faire à travers les sens. Comme la plupart des gens ne connaissent pas ces goûts car ils ne les ont jamais rencontrés, c’est un véritable travail de découverte, une occasion de découvrir comment on va au-delà des a priori et que l’on peut être récompensé, par exemple par un goût agréable, ou le fait d’être content de soi d’avoir fait cette découverte. Cette soirée d’ouverture est donc dans cette idée d’expérimentation qui revêt aussi un coté amusant.

Propos recueillis le 16 avril 2014.

 

Stimul-Us, ou le retour de la Performance

Pour l’ouverture du Stimul-Us, les Micheline tiennent un « insects bar » où vous pouvez venir vous faire orner la main d’un petit bijou d’insecte comestible. À la fois parure et nourriture, les insectes sont au centre de la soirée ! Le duo tentera de vous faire aimer et manger ce qui d’ordinaire vous fait hurler. Gageons que la performance suscitera autant de surprises que lors de la dégustation, non artistique cette fois, de mets à base d’insectes organisée par la conseillère nationale Isabelle Chevalley dans les couloirs du Palais fédéral, début mars, à Berne, car la vente d’insectes comme denrée alimentaire reste interdite en Suisse.

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